
Fred Morin écrit que pour trouver les raisons de son travail « il faut descendre à la cave où se replient les sombres secrets ». Celle-ci ne doit pas être confondue avec le placard où s’enferme le sale petit secret de famille. Elle me semble avoir beaucoup plus d’affinités avec ces états du corps humains dans lesquels, comme le relevait Bataille, par un renversement de son axe de la verticale à l’horizontale, il retrouve une constitution animale. A l’horizontale, l’axe directeur du corps va de la bouche à l’anus. La bouche perd sa position privilégiée de siège de la parole, par laquelle elle confère sa dignité à l’humain. Elle est ravalée à la fonction d’orifice par où entrent et sortent matières et fluides. Le langage, quant à lui, se trouve désarticulé : de la bouche ne sortent plus que des cris, sons qui ne signifient pas, mais expriment la douleur et le plaisir. En 1933, dans le collage photographique, Le phénomène de l’extase, Salvador Dali accumulait les visages renversés, laissant deviner des corps tendus comme des arcs, et laissait sans réponse la question : ces visages sont-ils ceux d’hystériques livrées aux expérimentations des médecins de la Salpetrière, ou bien ceux de comédiennes mimant l’orgasme ? Les photographies de Fred Morin pourraient être qualifiées de cliniques dans la mesure où elles produisent et enregistrent à leur tour des symptômes du même type: des phénomènes amenant les pulsions à la surface. Un homme crie, son corps agité d’un violent soubresaut. La rapidité du mouvement empêche d’obtenir une image nette. Il en résulte l’image d’un corps se transformant, comme celui d’un loup-garou dans un film fantastique. Le visage devient gueule ; les membres s’allongent ; les jambes se replient et le dos se voûte dans une posture mi-humaine mi-animale. On observe ailleurs d’autres comportements que l’on peut rapporter à l’animalité : un homme nu lèche un rectangle de couleur rouge sombre ; un homme habillé se tient à quatre pattes devant une porte close, à la manière d’un chien demandant à sortir. Ici, l’enfermement dans une pièce blanche, nue, violemment éclairée au néon, isolant l’individu en le privant de tout repère temporel, le conduit à la régression vers un état animal et primitif. Dans les portraits issus de la série intitulée « Tu veux ma peau », évocation d’une possible chasse à l’homme, des hommes pincent et empoignent leur peau en nous fixant du regard. Cette agressivité porte en elle la menace d’inverser la proie en prédateur. Ces comportements animaux ne ressortent pas de l’imitation mais de la régression. Une forme de libération de la civilisation qui permet à l’humain de retourner à une sorte d’origine toujours présente en lui. Un phénomène qui se produit dans les moments d’intenses plaisirs, d’intenses souffrances, dans l’ivresse ou dans la maladie. Ils s’accompagnent d’une perte de contrôle de la raison, comme si le corps retrouvait sa vieille logique archaïque. Au fond des images de Fred Morin, affleurant à la surface de la lumière diaphane et laiteuse du studio, qui crée comme une pellicule soyeuse recouvrant les photographies, remonte sa secrète passion pour les pulsions violentes, celles qui tendent ou courbent le corps humain dans l’attitude animale. Comme l’ossature puissante du loup-garou, en reconfigurant le corps de celui dont il s’empare, tend et déforme sa peau sans la déchirer, ces pulsions tendent la surface glamour et satinée des photographies sans l’endommager. Elles battent sous la peau, comme un bruit sourd qui laisserait deviner le magma caché des viscères sous une surface parfaite. La photographie sert à l’artiste, en recourant à l’artifice (prise de vue en studio et direction d’acteurs), à révéler ce fond primitif qui toujours boue et gronde sous la couche superficielle du social. En plongeant ses modèles dans l’abstraction d’une situation artificielle, à savoir les conditions d’une photographie de studio, il les conduit à se débarrasser de cette seconde nature qu’est le social pour atteindre à des moments de tension physique. Et cela, jusque dans ces portraits de femmes, simples et clairs, aux regards durs et aux expressions indifférentes. Ni psychologiques, ni sociaux, ni esthétiques, ces portraits semblent viser la révélation d’une chose plus profonde, crue et nue, que les conventions imposent habituellement de masquer. L’artiste travaille par conséquent ici comme un chirurgien, l’appareil photographique comme scalpel, qui n’aurait pas besoin d’ouvrir les corps pour pouvoir retourner leur peau et observer ce qui se passe à l’intérieur. Vincent Simon
Fred Morin, Versicolore, octobre 2008, matériaux divers, tirages numériques et argentiques, dim. variables