
In Real Life, traduisez « dans la vie réelle ». Ce cigle est communément employé dans les jeux vidéo simulant des situations de vie quotidienne. Lors de leurs discussions, les joueurs sont amenés par le biais de leurs avatars, à sortir de la simulation stricto sensu pour parler de leurs vies réelles. Ainsi se superposent un monde fictif constitué d’images et le monde tel que nous l’appréhendons habituellement. Deux types de représentations se rencontrent, l’une attachée à un virtuel né d’un système d’imagerie et l’autre attachée à un réel ancré dans la matérialité. Elles s’enlacent et il devient difficile de les distinguer l’une de l’autre. Ainsi, Frédéric Pagé interroge les relations qui unissent le réel à ses représentations. Il reconstitue un carrelage des plus communs qui dort froidement sur le sol du White Office. Il se détache subtilement des murs de la galerie comme il se détache de ses fonctions habituelles. La surface se fait alors objet rapporté d’un endroit inconnu dont nous avons néanmoins un vague souvenir, tout à la fois présent au regard et passé en notre esprit. La mémoire ressent l’objet sans pouvoir le situer tout à fait, peut-être simplement parce que celui-ci n’a jamais été qu’un lieu de passage entre deux univers. Frédérique Pagé sort le carrelage de son contexte et l’esthétise pour qu’il apparaisse avec plus de prégnance à notre regard en dépit de sa banalité. Nous sommes ainsi invité à revisiter nos expériences et les images qui y sont liées. Nous montons sur cet objet, une occasion de revivre une scène dont nous sommes les acteurs perpétuels. A l’intérieur, une pièce étrange se joue déjà. A genoux le visage collé contre le sol, un spectateur semble s’immerger dans le carrelage. La scène est improbable et pourtant nous en avons une claire perception. Après que l’acteur principal de cette vision se soit relevé, poussé par la curiosité et le besoin de comprendre, nous approchons le centre de la pièce où nous découvrons un juda. Celui-ci révèle la possibilité d’une image. Acculé par un voyeurisme naturel auquel nous nous soumettons , nous plongeons dans le sol comme nous plongeons dans l’image, le spectateur devient malgré lui l’acteur de la scène qui se déroulait sous ses yeux. Au travers du judas qui déforme l’image comme dans un rêve, un film nous montre un militaire devenu la proie d’un snipper invisible. Placé dans une position des plus inconfortables, le spectateur s’identifie d’autant plus facilement à l’acteur de la vidéo. Captivé par l’image, au plus près de la scène, nous pénétrons le film. Cette impression est renforcée par une profondeur de champ qui suspend notre regard au dessus du vide. L’image devient dans sa forme le lieu d’un vertige, nos repères spatiaux se voient bouleversés, le spectateur est une image perdue dans l’image, il est mis en abîme dans un réel illusoire. Petit à petit, nous avons perdu notre statut de spectateur pour devenir acteur puis nous fondre dans l’image, se pose alors la question des frontières entre le réel et le virtuel. Il semble, au travers de ce parcours que les limites qui les séparent soient bien plus floues que nous l’aurions pensé. Frédérique Pagé ne résout pas ces problèmes mais les soumet à l’expérience pour que chacun soit libre de la problématiser. Mathieu Richard
Frederic Pagé, IRL, décembre 2009, vidéo, carrelage, bois, l 300 x L 530 x h 22 cm